L'Amour au temps du coronavirus

Mon Amour. A l'heure où le monde se replie pour conjurer la pandémie. Le chant du merle se lève. Hier, ta voix m'est parvenue sur le fil haché du web. Elle montait au milieu du bêlement des brebis parquées sur la terrasse baignée par le vent sénégalais. Là-bas, derrière le détroit de Gibraltar, quand on fait dévaler ses yeux sur la côte atlantique de l'Afrique. Nous sommes séparés. Mon état de santé ne m'a pas permis de venir. Par Amour, je me suis tenue loin de toi. Et si j'avais marché dans la folie égoïste de te rejoindre, mes pas auraient été bloqués en escale au Maroc qui a fermé ses frontières aux Français. Mon abnégation à te protéger toi et ta famille fut de bonne intuition. J'attends dans le nid incertain que la tempête épidémique passe. Je goûte à l'endurance de l'humilité. Voilà quatre mois que je n'ai pas caresser ton visage. Tes lèvres manquent à mon quotidien. Le pain a si peu de goût. Chaque lieu que je traverse, je l'emprunte avec tes yeux. Et arrive alors la vague de l'émerveillement. Un jour, mon Amour, tu verras mon pays les joues gonflées de rires aux terrasses. Après cette nécessité d'isolement, nous nous souviendrons de notre courage fraternel. Il aura arraché les mauvaises herbes en nous. Et chacun pourra marcher dans la clairière de son être. Vers l'autre. Je t'imagine dans ta chambre rectangle sans meuble. Avec notre matelas posé à même le sol. Rangeant délicatement les affaires que j'ai laissées dans la petite valise noire : une jupe en lin couleur framboise, une serviette de plage, des tongs usées, des livres et des jeux pour les enfants. Avec pour seule décoration murale, le pêle-mêle de nos sourires vibrant sur la Teranga. Serrant contre notre cœur Awa et les autres enfants de ta famille si joyeux le jour où nous les avons emmenés en taxi collés-serrés vers la plage de Warang. Leurs yeux étaient plus grands que l'océan. Nos souvenirs heureux nous rendent indélébiles. Je voudrais te dire que je suis fière de notre détermination. Cette patience de source que nous déployons. Celui qui aime voit toujours plus loin. Au dessus de l'épreuve. Il ne perd pas ses forces à se plaindre mais à affronter dignement la réalité du présent. Je me souviens de la magie de notre petit maison en location au bord des manguiers et de la générosité de leur chair sucrée. La vie est un fruit qu'il faut regarder mûrir. L'insouciance reviendra. Je serai à nouveau dans tes bras. J'aime le soleil lent de nos souffles. Notre courage d'oiseau. Je t'aime comme une évidence astronomique. Prends soin du temps long. Baigne toi dans son énigme et sa simplicité. C'est là que je me trouve. A bientôt, mon Amour.
© Juliette Mouquet